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pierre, feuille, ciseaux

Nel Aerts est née en 1987 en Belgique, elle vit et travaille à Anvers. Elle est représentée par la galerie Trampoline à Anvers et la galerie Carl Freedman à Londres.

Kasper Bosmans est né en 1990 en Belgique, il vit et travaille à Bruxelles. Il est représenté par la galerie Marc Foxx à Los Angeles.

Richard Sides est né en 1985 en Grande-Bretagne, il vit et travaille à Berlin. Il est représenté par la galerie Carlos Ishikawa à Londres.


Il n’y a pas longtemps de cela, dans le port flamand d’Anvers un gentil petit coiffeur, demande à un artiste, qu’il coiffe gratis, non pas une jolie enseigne avec un peigne et une paire de ciseaux, mais un petit tableau pour orner les murs de son salon de coiffure; un petit tableau, comme une énigme, aux allures magrittiennes, pour faire parler les clients…

Avant d’être ce jeu ancestral toujours pratiqué dans les cours de récréation du monde entier, dans les stades de foot, par Phoebe, Ross, Joe, Chandler, Monica et Rachel dans la série Friends ; avant d’être un jeu de hasard, un jeu de mains – qui n’a pas grand chose de vilain ! -, entre deux personnes, entre une personne et un ordinateur, ou même un robot, pierre, feuille, ciseaux  est une association de mots, une association d’images !

On pourrait continuer à l’infini et faire de ces associations aléatoires de mots et d’icônes un marabout, bout de ficelle qui raconte une histoire, celle que vous voulez : pierre, feuille, ciseaux, mais aussi cygne, avion, bouteille, et pourquoi pas boule à facettes, arbre, beffroi…

Image après image, au gré de ces embryons de fiction, notre imagination peut emprunter les voies de traverse qui se dessinent dans les espaces encore vierges de cette géographie sans frontières : celle de la narration, par opposition à celle de l’information.

En effet le réel s’essouffle et s’épuise au pied de ces murs d’images, frontales et autoritaires. Nous sommes, certes, tous des capteurs de réalité, des faiseurs d’images, mais nous questionnons de plus en plus leur efficacité. La défiance qu’elles nous inspirent, nous porte à nous éloigner de leur esthétique, à les disséquer, les décontextualiser et les associer plus librement, pour leur faire raconter le monde autrement, plus en profondeur.

Nel Aerts, Kasper Bosmans et Richard Sides sont ces chasseurs d’images, qu’ils découpent, associent, collent. Chacun à leur manière ils fictionnalisent le réel, ils sont des conteurs d’histoires qui restent à inventer !

Il était une fois un « oiseau de nuit » parée et coiffée comme une Marie-Antoinette des dancefloors, qui, traînant dans les vernissages et les endroits les plus hype, ne savait où donner de la tête pour être sûre de ne rien manquer et d’être toujours la plus regardée…. Nous pourrions analyser ainsi «Kwasterige Nachten», le grand portrait de Nel Aerts, et de biens d‘autres manières encore…

Nel Aerts accroche aux murs de sa galerie de portraits, des personnages imaginaires et faussement naïfs, qui comme « Les Caractères » de Jean de La Bruyère racontent l’air du temps, ses us et ses coutumes. À la diversité de la réalité – diktat de la mode, surconsommation, nature maltraitée – correspond la diversité des formes. Les personnages de Nel sont faits de collages d’éléments divers – éléments de la nature (arbre, pierre…), objets (lampe, bouteille…)- et presque toujours, comme dans la tradition des portraits classiques, sur fond de ciels nuageux. Et les nuages s’amoncellent ! Car à la différence des portraits flatteurs d’antan, ceux de Nel sont à charge et parlent plus de tristesse et de mélancolie, que de grandeur et de réussite. De facture volontairement enfantine, ils parlent du théâtre de la réalité et des rôles tragi-comiques qu’il nous fait interpréter.

Il était une fois, il y a de cela quelques années, dans la lointaine Cipango, une terrible vague, la plus grosse qu’on ait jamais vue, qui anéantit une centrale nucléaire installée au bord de la mer… 

Kasper Bosmans s’attaque à l’actualité, mais pas de manière frontale; il ne traite pas de ces actualités brûlantes qui nous aveuglent, mais de faits saillants dont les effets perdurent. Si il parle de Fukushima, c’est en tissant des liens avec d’autres histoires éloignées dans le temps et géographiquement. Il développe une iconographie très warburgienne, par associations de formes et de symboles, sans respecter ni la géographie, ni la chronologie ; les formes ainsi sorties de leur contexte peuvent appartenir à toutes les époques, à toutes les cultures. Ses peintures sur bois sont un peu comme des «atlas Mnémosyne » miniatures, des rébus énigmatiques, où l’on retrouve dans les traces du passé les pas du présent. Et même si l’histoire se répète et se ressemble, devant ces miniatures précieuses à la mine d’argent, qui ne sont pas tout à fait terminées si l’on regarde de près, chacun, s’il n’a pas les clefs de l’énigme, peut interpréter comme il veut ces nouvelles légendes illustrées.

Il était une fois un internaute, amateur de chocolats en tout genre, qui surfait beaucoup sur le net, s’abreuvait d’actualité, filmait tout et avait recouvert d’icônes de la culture populaire, d’images hyper« likées », les murs de son petit studio…      

Richard Sides, pour ses installations, utilise les murs comme des feuilles blanches. Il contamine l’espace, comme les images et les objets contaminent nos existences. Il dissémine, le long de fils électriques, des coupures de presse et des artefacts mille fois vus et parfois vulgaires, qui nous mettent sur la piste d’individus recommandables ou pas, mais voyeurs certainement ! Sortis de leur contexte éditorial et marchand, la vérité que ces images véhicule devient incertaine et vacille, la fonctionnalité de ces objets s’évanouit, pour laisser place à un collage invasif à la poésie un peu mélancolique ! Il n’est le porte-parole d’aucune cause, il a une certaine tendresse pour ce bric à brac d’énoncés, d’infos, de bibelots, une certaine gourmandise pour ces rebuts de la société. C’est pour ainsi dire la revue de presse d’une génération, théâtralisée et libre d’interprétation: for adults only!

Stéphanie Cottin