Home


Gaetano Cunsolo

Né en 1986 en Italie. Vit et travaille entre Paris et Florence.



Le titre de l’exposition fait écho à un phénomène étrange observé notamment à Racetrack Playa aux Etats-Unis : les sailing stones (pierres mouvantes). Elles se déplacent sans intervention humaine ou animale. Ces pierres, dans leur lente migration laissent derrière leur passage une trace dessinée, analogie avec la structuration du paysage et de l’architecture tels que Gaetano Cunsolo les envisage. L’architecture représente pour lui cette possible mouvance, comme les maisons bâties le temps d’une nuit. Son approche de l’architecture est à l’intersection de la sociologie, de l’activisme politique, de l’esthétique. Les réalisations de l’artiste établissent un lien direct avec l’urgence, la précarité et la fragilité de la construction. La fonction n’est pas primordiale dans cette approche compréhensive de l’habitation et de la relation à l’architecture. Cette vision est avant tout une praxis, basée sur la réinterprétation de la ruine et du déchet. En conséquence, la relation à la production est ici un acte politique. Elle induit une prise de position forte, à l’interstice, à la marge d’un urbanisme officiel, comme acte de résistance.

SAILING FIELDS (les terrains navigables) se développe en deux espaces distincts. Le premier est un désert, ponctué par la présence de petits débris au sol et au mur (celui-ci matérialise un hypothétique skyline), comme un prolongement de l’espace de l’exposition lui-même. Ces gravats, composés en partie de bronze, fonctionnent en correspondance les uns avec les autres, comme les restes d’une architecture pré-existante, comme les traces d’un plan et par extension comme la possibilité d’imaginer un paysage à travers eux. L’accrochage témoigne de la mobilité de ces éléments dans l’espace de la galerie. L’absence d’une de ces pièces, suggérée par l’introduction de barres filetées apparentes, sous-entend l’action du déplacement, indice de l’impermanence primordiale de l’architecture. Le second espace connait plusieurs étapes durant l’exposition. L’exploration de l’environnement urbain permet à l’artiste de constituer une database de formes, de traces et de signes, parmi lesquels, la maquette, l’abri, l’objet se confondent. La construction se fait sculpture. Le modèle réduit devient une habitation possible. La dernière nuit, Gaetano Cunsolo active le dispositif, avec une performance accompagnée d’une composition sonore, dernier geste révélant son rapport intime à l’architecture.

L’engagement artistique de Gaetano Cunsolo est une opposition à l’échelle de l’architecture monumentale et institutionnelle, celle qui s’impose à la société sans relation affective préexistante des individus. Elle est l’expression même de la disparition du quotidien. A rebours de cette pratique officielle de l’architecture, l’artiste lui préfère des voies moins officielles, plus directement liées aux habitants et à leur mode de vie. Il ne s’agit plus de construire pour répondre à l’utopie mais de reconstruire pour libérer l’espace public, ouvrir à la relation interpersonnelle et déconstruire l’éternité d’une architecture normée. Le temps n’est plus infini. Il est à la mesure de l’humain, de sa condition. Ces architectures instables, non durables et fragiles sont à la fois le reflet de vies perturbées par les inégalités, les déplacements et l’oppression, mais aussi un nouvel idéal humble et socialement équitable. La dimension éphémère, non définitive de ces architectures permet de penser la relation à la domesticité, à l’habitation, à l’espace du quotidien, en opposition avec la domination économique et sociale induite par la planification de la vie. L’espace est hybride. Tout y est construction et déconstruction, sans cause ou conséquence. La pensée ainsi n’est plus figée dans un état mais dans un mouvement perpétuel, par allers-retours successifs de l’objet à la pensée. Ces translations sont à l’image des mouvements de positionnements et de repositionnements, réalisés à la marge du pouvoir, contre lui-même car ils sont l’expérience de la résistance à l’ordre établi et ne cessent jamais d’animer les étapes d’une vie.

Dans l’œuvre de Gaetano Cunsolo, apparaissent comme des preuves ironiques de cette critique sociale de l’architecture, des modèles réduits, des maquettes. Elles ne sont plus la matrice d’une réalisation à venir (comme le dessin prépare le projet) mais une impossible projection, car elles sont après tout, des ruines traversées par une dimension affective. L’éclatement de la hiérarchie des normes de l’architecture passe par la reconsidération de la matière même des éléments usités dans la construction de ses réalisations éphémères. Pour Gaetano Cunsolo, la matière n’est pas différente du corps humain, elle est une extension de la chair. La subversion est une affaire de choix. Les objets ainsi réinvestis reviennent au quotidien, simples, prosaïques, honnêtes avec la mesure des activités humaines.

Gaetano Cunsolo a proposé à plusieurs reprises la performance As night falls … I’ll start to build, comme récemment en Italie dans le cadre du Live Work Performance Award au Centrale FIES à Trente ou à la Villa Romana à Florence. Il réalise ainsi, le temps d’une nuit, du crépuscule à l’aube, une habitation faite d’éléments récupérés in situ, dans les rues de la ville, abandonnés sur les trottoirs, posés contre un mur ; des éléments rejetés par la ville, considérés comme inutiles et pauvres. Réappropriés, ils deviennent les briques, les portes, les fenêtres, le toit de cette habitation alternative. Cette résistance est un dépassement de la servitude partagée. Les esclaves qui construisent et les esclaves qui contemplent sont libérés de leur rapport de soumission. Chacun peut créer sa propre habitation, celle-ci devenant un portrait en reflet de soi-même, une réalisation à la mesure d’une émotion individuelle.

A contrario de l’architecture monumentale qui naît pour devenir ruine (car elle ne peut pas être davantage, ayant atteint le point ultime de sa superbe), qui domine les corps et les esprits, menant de la fascination pour le sublime, à la terreur produite par la masse démesurée qui impose la respectabilité, la peur, la soumission ; a contrario de cette dystopie de la création, existe une réduction de la taille et de l’ambition au profit d’une célébration de la vie même. W. G. Sebald prend en exemple le palais de justice de Bruxelles dans Austerlitz, interrogeant le rapport corporel à l’architecture. Dans l’œuvre de Gaetano Cunsolo, cette dernière n’est plus inférieure à l’édification mais entre en relation avec la construction elle-même. Un individu seul suffit à créer sa propre maison, à l’habiter, à la détruire. Il peut même être aidé par une petite communauté, comme dans Il Tetto de Vittorio de Sica où Luisa et Natale parviennent à achever leur nouvelle maison. L’architecture devient ainsi une unité à la mesure du corps humain. L’unité de la masse vaut l’unité de temps. En une nuit, une maison peut être bâtie. En une nuit, une vie peut ainsi se réapproprier l’espace qui lui revient.

L’ordre spontané et les groupes autonomes s’imposent comme de nouvelles perspectives pour renverser les fonctions traditionnelles de la société ou de l’Etat. Proche des théories libertaires de Colin Ward, Gaetano Cunsolo invite à considérer comme des actes de création, des coutumes et des pratiques non conventionnelles, contre l’ordre légal, en quête d’une légitimité pour le bien vivre et la préservation de modes de solidarité alternatifs. Contre la violence de l’oppression, orchestrée par les institutions et la pesanteur bureaucratique et protocolaire de la planification, il propose au contraire de considérer ce qui fonctionne d’un point de vue pratique au plus près de la vie quotidienne. La proximité avec le territoire invite à être plus près de nous-mêmes et à activer les liens latents de l’amitié, du voisinage, du quartier pour créer de nouvelles communautés affectives et solidaires, contre les structures du pouvoir établi : naviguer dans un territoire, comme dans un champ des possibles pour célébrer la vie. L’espace mental n’est plus l’auto-référence conceptuelle à la complaisance des images mais à la libération de la conscience par l’activation des formes.

Théo-Mario Coppola