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Ernst Stark


31 octobre au 22 novembre 2014

Né en 1965 à Bamberg, Allemagne. Vit et travaille à Paris et à Francfort.



Das Tier

C’est un curieux animal qui s’avance soudain avec souveraineté à la rencontre du spectateur. La présence marquante et la grâce archaïque du corps en bois, sculpté dans un tronc de tilleul, emplissent l’espace d’une singulière aura. La sculpture dégage un naturel et une authenticité peu communs. Das Tier [L’animal] ne cherche pas à se dérober au spectateur, c’est à peine s’il se cache derrière un signe abstrait. Il est ce qu’il est. Un long cou prolonge le corps robuste et peint en bleu aux pattes finement modelées, la langue nue au chromatisme atténué fait saillie dans l’espace, en cherchant à happer quelque feuillage. Das Tier – il s’agit d’un okapi, animal rare et farouche, qui fait penser à une créature fantastique – se dresse au centre de la salle. La langue du modèle étant bleue on a l’impression ici que le fait d’avoir transféré cette couleur sur la totalité du corps sculptural a fait perdre à son équivalent en bois sa propre teinture.
Autour du Tier, des objets en bois sont regroupés librement : des bols, des maisons, deux globes terrestres peints, un moule à gâteau d’un vert pastel, etc. Minutieusement sculptés d’après un modèle caribéen, des coquillages en bois sont disposés à côté de quelques autres véritables, rejetés par la mer, auxquels ils ressemblent à s’y méprendre. Un jeu subtil s’enclenche entre l’original et la copie. Les objets ainsi réunis font contrepoint au Tier, qui prend lui-même, sous l’effet de ce rapprochement, le caractère d’une chose.
L’ensemble des pièces rassemblées autour du Tier est montré ici en plein processus de devenir et reprend du même coup un aspect caractéristique du bois, une matière qui ne cesse de travailler et de se modifier. L’exposition est une sorte d’instantané de l’élaboration formelle du Tier, elle fait voir un tournant dans la continuité du travail de l’artiste. Les okapis sont, comme Das Tier dans l’œuvre de Stark, des animaux solitaires. Une telle présentation modifie peut-être jusqu’à la forme finale de la sculpture. Comme dans La Modification de Michel Butor, le cours des choses peut encore changer.
L’imprévisibilité du matériau à la fois mort et vivant symbolise le consentement de l’artiste à perdre tout contrôle absolu sur son œuvre. Doté de sa propre faculté créatrice, le bois se voit reconnaître une part dans la paternité de l’œuvre. La forme du corps animal résulte de l’offre que le tronc écorcé du tilleul aura imposée au sculpteur. En dépit de sa coloration, la nudité du Tier fait non seulement écho au caractère naturel et vivant du bois mais en reflète aussi la fragile vulnérabilité.

Au sous-sol, nous tombons sur un être tout aussi étrange, auquel quelque chose d’animal s’attache également. De même taille que Das Tier, un chariot élévateur en chêne massif se dresse au centre de l’espace. Ici encore, il y a un objet de grandes dimensions au centre, avec quelques objets sculptés disséminés alentour : une équerre d’une parfaite sobriété, des clés, une burette à huile et un serre-joint.
Il s’agit d’une œuvre plus ancienne, Ohne Titel [Sans titre] de 1999, à caractère autobiographique. Stark, qui a grandi dans la menuiserie de son père, fait ici le portrait des outils de son atelier, dont il transforme en même temps la matérialité. Les figures que l’artiste a tirées du bois sont de silencieuses dédicaces aux choses (négligées). En 1961, Robert Morris rendait déjà hommage de la même façon à ses instruments de production (Box with the sound of its own making).
À chaque objet, l’artiste associe en outre une personne de son entourage, soit par un prénom soit par un concept inscrit dans le bois. Chaque œuvre est en même temps le portrait du bois spécifique dont elle est faite et où s’est déposée la biographie de sa croissance organique. Dans le processus de l’action sculpturale, les motifs se métamorphosent en opérant une traversée de la mémoire.

Stark réagit à la topographie des lieux par une « image » fortement contrastée. En haut, les formes rondes sculptées dans le bois tendre et assez facilement modulable du tilleul. Un nouvel ensemble en train de voir le jour : le portrait du Tier, qui est aussi celui de la délicatesse du tilleul. En bas, des objets d’une rigueur toute géométrique, avec leurs angles droits, sculptés dans le chêne, un bois dur et résistant. Il s’agit en outre d’un travail déjà terminé, à savoir le portrait d’un appareil de transport, qui est aussi le portrait du chêne, cet arbre aux connotations si fortes, compact et noueux.
La présence singulière et mystique de ces deux sculptures a quelque chose de cette « presence » (théâtrale) dont parle Michael Fried lorsqu’il évoque la contemplation de certains objets minimalistes. Les espaces respirent, ils se remplissent de la nature physique des objets et font irruption dans la sphère du visiteur. La définition que donne Adorno d’une œuvre d’art qui serait en mesure de vivre, de vieillir, de parler et d’« ouvrir les yeux » prend ici tout son sens.
Même si les travaux de Stark semblent reposer en eux-mêmes, leur « regard » plein d’assurance nous saisit, nous met en situation et nous fait sentir notre propre corporalité.

(traduit de l’allemand par Jean Torrent)

 

Lucia Schreyer