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Caroline Bittermann


23 janvier au 21 février 2015

Née en 1957 à Munich, Allemagne. Vit et travaille à Berlin.



La fabrique du jardin – ou de l’amitié entre Mot et Image. Le rôle du texte et son rapport à l’image dans les jardins de Caroline Bittermann

Mots et figures
Pour Caroline Bittermann, la question des origines découle de sa biographie personnelle et de son étude des idées du Romantisme allemand. Bittermann est peintre et s’inscrit logiquement dans un rapport privilégié avec l’image. Mais dans son œuvre, les mots reçoivent le même traitement esthétique que l’image. Lorsque, chez Bittermann, les lettres deviennent sculptures ou architectures, elles deviennent autonomes et iconiques. En accord avec Victor Hugo, qui disait que « Les mots ont une figure », Bittermann ne peint pas seulement des personnes ou des endroits, mais donne également une figure à des mots ou à des phrases.

Têtes coupées
Les portraits d’amis représentent des personnes proches de l’artiste, parents, amis ou collègues. Viennent ensuite les « affinités électives » : des figures (historiques) dont les idéaux et objectifs ont influencés, ou influencent encore, la pensée de Bittermann. Mais elle peint également des artistes, du moins ceux dont l’œuvre lui semble posséder des « liens de parenté » avec la sienne. Il en résulte un arbre généalogique fictif ou une sorte de « corail des ancêtres ». Depuis des années, Bittermann communique avec chacune de ces personnes, dans des dialogues intérieurs ou extérieurs, fictifs ou réels, sur la base desquels elle réalise ses portraits. Ses gouaches sont des interprétations des confidences textuelles, musicales ou graphiques des personnes interrogées, à l’aide desquelles Bittermann recrée les paysages idéaux pour chacun d’entre eux, paysages qu’elle peint dans leurs têtes.
Parmi les personnages historiques qui apparaissent dans les jardins d’amis de Bittermann, on reconnaît un grand nombre de personnalités guillotinées pendant la Révolution. C’est une époque à la croisée de deux flux de pensées dans l’histoire des idées, le Romantisme et les Lumières – avec les répercussions politiques extrêmes que nous savons. Il n’est donc pas surprenant de retrouver parmi les portraits celui de Marie-Antoinette, guillotinée pour son style de vie excessif et son ignorance face à ses responsabilités politiques. Et le cycle de portraits contient d’autres exemples de personnalités célèbres mortes pour leurs idées, peut-être parce qu’il est impossible de réaliser une véritable utopie dans la vraie vie. La peinture, elle, sait du moins rendre effective une utopie, à défaut de pouvoir la réaliser. Il est en ce sens remarquable que l’artiste ait choisi une tête coupée comme siège des « jardins » idéaux. Ces portraits-silhouettes insolites s’apparentent à des îles utopiques, coupées de la terre ferme – des endroits de repli solipsistes et le lieu par excellence pour abriter toutes les utopies.
Le présent livre est le fruit d’une recherche de plusieurs années autour du concept du jardin au sens le plus large, en tant qu’endroit à la fois réel et abstrait. Il est dédié aux parents de Bittermann, honorant ainsi, d’une certaine manière, les origines de l’artiste, et le couple complémentaire du texte et de l’image.
La structure du livre joue, de ce point de vue, un rôle particulier, en réunissant harmonieusement les deux phénomènes. La partie explicative se trouve au cœur du livre. Ce « noyau théorique » est encadré de photos documentaires des jardins « réels » visités, disposées en éventail et placées en face des portraits, qui ne sont pas commentés.
A l’image du Romantisme, qui postule l’existence d’un langage diffus dans la nature, les sculptures linguistiques de Bittermann sont des messages codés qu’il s’agit de déchiffrer. D’après le Romantisme, tout élément naturel s’exprime, et l’univers et ses phénomènes forment un grand livre.

De la caverne au livre
Le XVIIIe siècle voit apparaître l’exploration géologique et topographique des cavités souterraines : les entrailles de la terre étaient alors perçues comme un organisme dont l’exploration semblait prometteuse de découvertes inédites autant pour le scientifique que pour l’artiste. D’une certaine manière, les lieux idéaux dans les têtes de Bittermann sont également des cavernes. Ce sont des endroits permettant le repli sur soi et une métaphore romantique du dialogue intérieur et de la rencontre avec soi-même ; ce sont des îles utopiques et oniriques. Qu’il s’agisse de la cabane faisant office de nid d’amour à Hannah Arendt et Martin Heidegger ou du monde du théâtre de Marie-Antoinette, incarné par le Hameau – ce sont des cavernes, abris protégeant du monde extérieur (politique) que l’on fuit. Dans Henri d’Ofterdingen, de Novalis, le motif de la caverne tient un rôle important. Dans la scène clé – la descente sous terre – Henri et le chasseur de trésor pénètrent dans une caverne habitée par un ermite, entouré de vieux livres. Henri trouve son trésor intérieur dans le ventre de la terre. Au contact de l’un des livres, il se perçoit comme partie intégrante d’un monde mystique et entre en dialogue avec lui-même. Les mineurs sont « presque des astrologues inversés » déclare l’ermite. « Les astrologues interrogent les cieux pour connaître l’avenir, tandis que les mineurs interrogent la terre pour connaître le passé et les origines ». C’est ainsi que les énigmes que Bittermann intègre à son œuvre ouvrent une voie vers notre vie intérieure, vers notre propre caverne. Elle est en cela, tout comme Novalis, la chasseuse de trésor esthétique ou la taupe aveugle, ou au moins l’employée du monde souterrain.
Les portraits de Bittermann sont également à interpréter dans ce sens : ce sont des fenêtres secrètes sur les innombrables paysages imaginaires et îles utopiques de leurs modèles. La peinture sert d’intermédiaire, elle est l’objectif à travers lequel nous voyons. Cette idée se reflète également dans l’un des portraits de la série, à travers la vue « plantée » dans la tête de Baudelaire, vue empruntée à Duchamp, et qui, dans l’œuvre originelle, Étant donnés, ne se dévoile au spectateur qu’à travers les fentes d’une vieille porte en bois. La scène offre un regard, certes obscène, sur l’origine et rappelle la perspective non moins frontale de Courbet – évoquée par une autre citation : le profil étant extrait du portrait de Baudelaire par Courbet.
Caroline est en quelque sorte la version féminine d’Henri. Elle a également trouvé son chemin vers le monde originel, et elle aussi travaille en quelque sorte la terre. Le présent volume est le fruit d’une longue gestation à l’abri des regards (caverne). Il se base sur le passé, cherche les origines, s’installe dans le présent, et tisse l’avenir. Dans son Essai Le Livre, Instrument spirituel, Mallarmé déclare que « tout, au monde, existe pour aboutir à un livre ».
Loin d’être achevé, le projet Jardins d’amis est le projet de toute une vie. Nous sommes au cœur de l’histoire d’une amitié : celle du mot et de l’image. C’est l’histoire de la vie de Caroline Bittermann. Alors que nous tournons ainsi les pages de son « roman infini », nous tournons en même temps les pages de la nature, car cette dernière est, selon Victor Hugo « la grande lettre et la grande écriture ; car la terre », « a pour versets les bois et pour strophes les monts ! »
(traduit de l’allemand par Tatjana Marwinski)

 

Lucia Schreyer